Maurice Allais: 2 ans déjà…

25 octobre 2012

Cette compilation, que vous pouvez également lire ici sur le blog d’Olivier Berruyer que nous remercions, mérite toute sa place sur le blog « Osons Allais ».
Précision: ce travail a été effectué par Olivier Berruyer … nous nous sommes contenté de le reprendre sur notre blog « Osons Allais »

[2 ans déjà] Le testament de Maurice Allais (1911-2010)

Le 9 octobre 2010, il y a deux ans, disparaissait Maurice Allais à l’âge respectable de 99 ans, qui avait tout annoncé…

C’était le seul prix Nobel d’économie français. Né le 31 mai 1911, il part aux États-Unis dès sa sortie (major X31) de Polytechnique en 1933 pour étudier in situ la Grande Dépression qui a suivi la Crise de 1929. Ironie de l’histoire, il a ainsi pu réaliser une sorte de “jonction” entre les deux Crises majeures du siècle. Son analyse, percutante et dérangeante, n’a malheureusement pas été entendue faute de relais.

Fervent libéral, économiquement comme politiquement, il s’est férocement élevé contre le néo-conservatisme des années 1980, arguant que le libéralisme ne se confondait pas avec une sortie de “toujours mois d’État, toujours plus d’inégalités” – qui est même finalement la définition de l’anarchisme. On se souviendra de sa dénonciation du “libre-échangiste mondialiste, idéologie aussi funeste qu’erronée” et de la “chienlit mondialiste laissez-fairiste”. Il aimait à se définir comme un “libéral socialiste” – définition que j’aime beaucoup à titre personnel.

Il a passé les dernières années de sa vie à promouvoir une autre Europe, bien loin de ce qu’il appelait “l’organisation de Bruxelles”, estimant que la construction européenne avait pervertie avec l’entrée de la Grande-Bretagne puis avec l’élargissement à l’Europe de l’Est.

Lettre aux français : “Contre les tabous indiscutés”

Le 5 décembre 2009, le journal Marianne a publié le testament politique de Maurice Allais, qu’il a souhaité rédiger sous forme d’une Lettre aux Français.

Je vous conseille de le lire, il est assez court et clair. Je le complète par divers autres textes surtout pour les personnes intéressées – même si cela alourdit le billet.

Le point de vue que j’exprime est celui d’un théoricien à la fois libéral et socialiste. Les deux notions sont indissociables dans mon esprit, car leur opposition m’apparaît fausse, artificielle. L’idéal socialiste consiste à s’intéresser à l’équité de la redistribution des richesses, tandis que les libéraux véritables se préoccupent de l’efficacité de la production de cette même richesse. Ils constituent à mes yeux deux aspects complémentaires d’une même doctrine. Et c’est précisément à ce titre de libéral que je m’autorise à critiquer les positions répétées des grandes instances internationales en faveur d’un libre-échangisme appliqué aveuglément.

Le fondement de la crise : l’organisation du commerce mondial

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Le retour à l’État du privilège exclusif de la création monétaire

8 novembre 2010

Extraits de « l’impôt sur le capital et la réforme monétaire » Maurice Allais – Ed Hermann  –

Nouvelle édition octobre 1988 – pages 200 à 209

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Il résulte de l’analyse qui précède que le système du crédit est entaché de défauts essentiels et la question se pose de savoir si ces défauts ne sont pas inhérents à toute économie décentralisée et de propriété privée. En fait il n’en est rien, et une réforme relativement facile à mettre en œuvre pourrait affranchir le système actuel du crédit de ses inconvénients majeurs.

DÉFAUTS MAJEURS DU SYSTEME ACTUEL DE CRÉDIT

Pour six raisons au moins, la création (ou la destruction) irresponsable de monnaie par les décisions des banques et des particuliers, la très grande sensibilité du mécanisme du crédit à la situation conjoncturelle, l’instabilité foncière qu’il engendre, l’altération des conditions d’une efficacité maximale et l’altération de la distribution des revenus qui en sont les conséquences, et enfin l’impossibilité de tout contrôle efficace du système du crédit par l’opinion publique et le parlement en raison de son extraordinaire complexité, l’organisation actuelle du crédit, dont l’origine historique a été tout à fait contingente, apparaît comme tout à fait irrationnelle.

En tout état de cause, il serait souhaitable que la masse monétaire globale augmente à une allure régulière, ce qui, de toute évidence, paraît impossible au regard de la structure actuelle du système du crédit.

La création de monnaie et de pouvoir d’achat par le mécanisme du crédit, les profits correspondants et l’altération de la distribution des revenus

La répartition des revenus constituant l’objet essentiel de ce livre, il paraît souhaitable de rappeler brièvement comment la distribution des revenus est altérée par le mécanisme du crédit.

Le mécanisme du crédit a pour effet d’augmenter la masse monétaire d’un montant égal au montant global des dépôts que leurs détenteurs considèrent comme des encaisses, déduction faite de leur couverture en monnaie de base. Les dépôts bancaires considérés par leurs détenteurs comme constituant des encaisses comprennent tous les dépôts à vue et la plus grande partie des dépôts à terme.

Au moins en première approximation, la fraction des dépôts à terme jouant le rôle de monnaie peut être estimée aux deux tiers environ des dépôts à terme. Cette fraction représente approximativement le montant global des dépôts à terme de moins de trois mois.

La masse monétaire peut ainsi être estimée comme égale au montant global de la monnaie de base (billets et pièces, comptes courants postaux, dépôts à la Banque de France et au Trésor) et du montant global des dépôts bancaires jouant le rôle de monnaie (dépôts à vue et deux tiers des dépôts à terme) et non couverts par de la monnaie de base. La monnaie créée par le mécanisme du crédit est égale à l’excès de la masse monétaire sur la monnaie de base 5. Quant à la distribution des revenus, les effets du mécanisme du crédit peuvent s’analyser à un double point de vue. Tout d’abord le mécanisme du crédit permet la création chaque année d’un pouvoir d’achat supplémentaire égal à l’augmentation de l’excès de la masse monétaire sur la monnaie de base. Ce pouvoir d’achat est compensé en comptabilité par un endettement vis-à-vis des banques des agents économiques qui en bénéficient. Lorsque leurs emprunts sont remboursés la création initiale de pouvoir d’achat se trouve compensée par la destruction d’un pouvoir d’achat égal, mais si les banques reprêtent indéfiniment les sommes remboursées, la création initiale de pouvoir d’achat devient définitive. Si les banques ne renouvelaient pas leurs prêts non couverts par de la monnaie de base, le seul pouvoir d’achat créé correspondrait aux intérêts courus, mais comme en fait l’excès de la masse monétaire sur la monnaie de base croît constamment, l’accroissement chaque année de cette différence correspond à une création définitive de pouvoir d’achat ex nihilo qui se traduit par la hausse des prix et la perte d’un pouvoir d’achat égal de l’ensemble des consommateurs. De 1968 à 1975 le pouvoir d’achat ainsi créé ex nihilo par le mécanisme du crédit bancaire a représenté en moyenne une fraction d’environ 5,2 % du revenu national. Au cours des années 1974 et 1975 il a représenté en moyenne 8,6 % du revenu national.

Un second point de vue consiste à considérer non pas le pouvoir d’achat nouveau créé ex nihilo dans l’année considérée, mais les intérêts correspondant au montant global de la monnaie bancaire existant à l’époque considérée (dépôts bancaires à vue et approximativement deux tiers des dépôts bancaires à terme) non couverts par de la monnaie de base. Ce montant est égal à l’excès de la masse monétaire sur la monnaie de base. Le montant global de ces intérêts est approximativement égal, au produit de l’excès de la masse monétaire sur la monnaie de base par le taux d’intérêt à long terme des obligations de premier rang. Au 31 décembre 1975 l’excès de la masse monétaire sur la monnaie de base correspondait approximativement à 40 % du revenu national et le taux d’intérêt à long terme des obligations de premier rang était de l’ordre de 9%. Les intérêts annuels correspondants représentaient donc environ 3,6 % du revenu national. Cette fraction correspondait aux profits distribués, plus ou moins aveuglément, pendant l’année considérée à une foule de parties prenantes par le mécanisme du crédit.

Que l’on adopte l’un ou l’autre point de vue le mécanisme du crédit a pour effet d’altérer profondément la distribution des revenus au profit de certains et au détriment des autres. Si on admet les principes d’équité et de justice sociale qui paraissent communément admis par les majorités politiques d’aujourd’hui, il conviendrait d’attribuer à l’État, et à l’État seul, le bénéfice de la création monétaire.

Principes d’une réforme du crédit

Si l’on veut pallier les défauts majeurs du système du crédit, il convient de le réformer profondément. Cette réforme doit s’appuyer sur deux principes fondamentaux :

— Le domaine de la création monétaire doit relever de l’État et de l’État seul. Il convient de lui donner une maîtrise totale de la masse monétaire.

— Il convient d’éviter toute création monétaire autre que celle de la monnaie de base de manière que personne en dehors de l’État ne puisse bénéficier des faux droits résultant actuellement de la création de monnaie bancaire, c’est-à-dire de manière que toute dépense trouve son origine dans un revenu effectivement reçu.

Ces deux principes impliquent que tout dépôt à partir duquel des paiements peuvent être effectués soit intégralement couvert en monnaie de base.

Fondements d’une réforme

Pour éviter les inconvénients majeurs du système actuel du crédit, les fonctions bancaires assurées aujourd’hui par les banques et les intermédiaires financiers devraient être réparties après une période de transition convenable entre deux types d’établissements, les banques de dépôt et les banques de prêts.

Les banques de dépôt assureraient la garde des dépôts en monnaie de base et effectueraient sur leur demande les encaissements et les paiements de leurs clients. Les services correspondants seraient facturés. Il serait interdit aux banques de dépôt de procéder à quelque activité de prêt que ce soit. Le principe de leur gestion serait celui d’une couverture intégrale des dépôts en monnaie de base. Tous les dépôts seraient des dépôts à vue.

Les banques de prêts assureraient comme aujourd’hui le négoce des promesses de payer, mais la règle de leur gestion, au contraire de ce qui est pratiqué aujourd’hui, serait que tout prêt d’un terme donné devrait être financé à partir d’un emprunt de terme au moins aussi long. Ainsi au lieu d’emprunter à court terme pour prêter à long terme, elles emprunteraient à long terme pour prêter à plus court terme. Elles devraient avoir l’obligation de publier la distribution des éléments de leurs actifs et de leurs passifs suivant leur maturité. Il serait interdit à ces banques de recevoir des sommes en dépôts à vue et d’effectuer des encaissements ou des paiements pour le compte de leurs clients.

Ces dispositions s’appliqueraient intégralement aux filiales des banques étrangères •situées en France, non seulement pour les dépôts en francs, mais également pour tous les dépôts stipulés en monnaies étrangères.

Dans le cadre de ces principes, le contrôle de la gestion des établissements financiers serait bien plus aisé que le contrôle du système actuel de couverture fractionnaire.

Tous les financements effectués actuellement par le système bancaire resteraient possibles, mais ils seraient assurés suivant des modalités différentes. En fait, l’intérêt des banques de prêts les amènerait à égaliser autant que possible leurs emprunts et leurs prêts d’un terme donné, condition en tout état de cause nécessaire pour la réalisation d’une situation d’efficacité maximale de l’économie.

Naturellement l’ensemble du système bancaire ne pourrait assurer une couverture intégrale des dépôts à vue et de ceux des dépôts à terme qui jouent actuellement le rôle d’encaisses que si lors de la mise en application de la réforme du crédit, l’État, par l’intermédiaire de la Banque de France, accordait au secteur bancaire un prêt à long terme portant intérêt dont le montant global serait égal à l’excès de la masse monétaire sur la monnaie de base. Le taux d’intérêt pourrait être au départ relativement faible, mais il serait progressivement porté au niveau des taux d’intérêt correspondant aux obligations de premier ordre diminué de 2 % ( note : Les frais de fonctionnement des banques représentent environ 2 % du montant global des dépôts. On peut encore dire que la différence entre la moyenne des taux d’intérêt actifs (c’est-à-dire des taux d’intérêt reçus par les banques) et la moyenne des taux d’intérêt passifs (c’est-à-dire des taux d’intérêt payés par les banques) est de l’ordre de 2 %.)

Ainsi qu’il a déjà été indiqué, les ressources supplémentaires susceptibles d’être obtenues par la réforme proposée du crédit peuvent être estimées à au moins 3 % du revenu national « . Cette estimation à 3 % environ du revenu national des ressources supplémentaires permises par la réforme du crédit correspond à une hausse modérée des prix de 2 %. Si cette hausse était plus forte par exemple de 6 % par an, cette estimation devrait être majorée et portée de 3 % à 4,5 % environ.

Enfin dans le cadre d’une telle réforme, il conviendrait de restituer au secteur privé toutes les activités des banques nationalisées (à l’exclusion naturellement de la Banque de France) ainsi que les fonctions de dépôt et de virement assurées actuellement par les Comptes courants postaux. De même le Conseil national du Crédit n’aurait plus d’autre utilité que de contrôler que les règles de fonctionnement des banques de dépôt et de prêt sont effectivement observées.

Avantages ou système proposé

Une telle organisation permettrait la réalisation simultanée de six conditions tout à fait fondamentales :

—L’impossibilité de toute création monétaire en dehors de celle de la monnaie de base.

—La suppression de tout déséquilibre potentiel résultant du financement d’investissements à long terme à partir d’emprunts à court terme.

—L’égalité approximative du montant global des investissements et des épargnes d’un terme donné pour les banques de prêts, et la facturation effective des coûts des opérations de garde et de transfert de fonds pour les banques de dépôt, conditions nécessaires d’efficacité pour l’économie.

—L’expansion de la masse monétaire globale au taux souhaité par les autorités monétaires.

—Le retour à la collectivité des gains provenant de la création monétaire et l’allégement en conséquence des impôts existants.

—Un contrôle aisé par l’opinion publique et par le parlement de la politique monétaire et de ses implications.

Tous ces avantages seraient essentiels. La profonde réforme que leur obtention implique se heurterait à de puissants intérêts et à des préjugés fortement enracinés. Mais, au regard des crises majeures que le système actuel du crédit ne cesse de susciter et que les autorités monétaires se révèlent incapables de maîtriser, elle apparaît comme une condition nécessaire de survie de l’économie décentralisée et efficace du monde occidental.

Les objections

De nombreuses objections ont été présentées à rencontre de cette réforme. Je me bornerai ici à discuter les plus importantes :

Le système du crédit ne pourrait plus fonctionner

Il est bien exact qu’il ne pourrait plus fonctionner comme maintenant, mais toutes les opérations actuellement effectuées par les banques resteraient possibles.

Les paiements et encaissements continueraient à être effectués par les banques de dépôt pour le compte de leurs clients ainsi que la tenue de leurs comptes. La seule différence serait que ces services seraient facturés à leurs coûts véritables.

Toutes les opérations de prêt qui se constatent aujourd’hui resteraient parfaitement possibles. Elles seraient assurées par les banques de prêt avec cette seule différence que ces banques emprunteraient à terme pour prêter à plus court terme.

Le système du crédit n’offrirait plus la même souplesse qu’aujourd’hui

Tout dépend évidemment du sens que Ton donne au mot « souplesse ». Si l’on entend par là le fonctionnement efficace du système bancaire, il resterait tout aussi efficace qu’aujourd’hui. Mais si l’on interprète ce terme comme la possibilité de créer ex nihilo de la monnaie et du pouvoir d’achat au profit de certains et aux dépens des autres, alors il est bien certain que la « souplesse » actuelle disparaîtrait. Mais pour toutes les raisons qui ont été développées il paraît bien difficile de la considérer comme avantageuse pour la collectivité. En tout état de cause c’est là un des objectifs essentiels de la réforme suggérée que de la faire disparaître.

Les encaisses des entreprises et des particuliers seraient moins bien utilisées qu’actuellement

Il est bien certain que le système actuel de couverture fractionnaire des dépôts permet une duplication des encaisses, duplication qui deviendrait totalement impossible avec le système proposé. En fait l’argument consistant à dire que le système du crédit permet de réaliser une économie d’encaisses était certainement valable au dix-neuvième siècle. A une époque en effet où la monnaie de base était fondamentalement constituée par des espèces métalliques, on pouvait valablement considérer comme raisonnable un système qui permettait d’effectuer plus de paiements avec moins d’encaisses métalliques. Mais aujourd’hui que la monnaie a été entièrement détachée de tout bien réel, c’est là un argument qui n’a plus de valeur.

Il convient d’ailleurs de rappeler que si au dix-neuvième siècle le système de la couverture fractionnaire du crédit a effectivement permis une économie d’espèces métalliques, il a constamment conduit à une instabilité foncière et à des crises de grande ampleur qui ont gravement compromis le fonctionnement de l’économie toute entière.

Le système proposé élèverait les taux d’intérêt et rendrait impossible le financement du développement économique

Tout d’abord en ce qui concerne les taux d’intérêt, la politique préconisée dans cet ouvrage, sur la base d’une hausse des prix modérée de 2 % et d’un accroissement de la production de 4 % environ, permettrait d’abaisser le taux d’intérêt nominal des obligations à long terme de premier rang à environ 5,5 % correspondant à un taux d’intérêt réel très modéré de 3,5 %.

En second lieu si, comme il est suggéré ci-dessous, les nouveaux emprunts des sociétés industrielles étaient indexés, en principal et en intérêts, elles trouveraient pour des taux d’intérêt réels de l’ordre de 3 à 5 % tous les capitaux dont elles auraient besoin, dès lors que leurs investissements seraient effectivement rentables.

La réforme du crédit aboutirait à pénaliser les bénéficiaires actuels du système du crédit

On pourrait encore avancer que la réforme générale projetée pénaliserait particulièrement tous ceux qui bénéficient actuellement des avantages tirés de la création de pouvoir d’achat ex nihilo par le mécanisme du crédit, qu’il s’agisse des déposants qui sont affranchis pour une très large part du coût de la gestion de leurs comptes ou qui obtiennent une rémunération de leurs dépôts, ou qu’il s’agisse de tous ceux qui du fait de la structure actuelle du crédit peuvent effectivement emprunter à des conditions plus avantageuses. Il est hors de doute que les bénéficiaires du système de crédit verraient disparaître les profits dont ils bénéficient, mais on voit difficilement comment l’on pourrait défendre le maintien de tels privilèges. Il n’y a pas lieu de rendre gratuitement des services qui en tout état de cause ont un coût qu’il faut bien supporter. Si un déposant est affranchi des frais relatifs à la tenue de son compte, la banque doit les supporter. Dans la situation actuelle elle peut le faire, car elle bénéficie des profits correspondant à la création de monnaie par le mécanisme du crédit. Qui en supporte réellement le coût ? L’ensemble des consommateurs pénalisés par la hausse des prix entraînée par l’accroissement de la masse monétaire. Dans le cadre de la réforme proposée et pour une même augmentation de la masse monétaire ces consommateurs resteraient pénalisés par la même hausse des prix, mais ils recevraient par ailleurs une compensation, puisque les gains provenant de la création monétaire revenant totalement à la collectivité pourraient financer une diminution égale des impôts qu’ils supportent.

Le système proposé ne serait pas applicable s’il n’était pas adopté par les autres pays

C’est là un argument qui ne saurait être valablement soutenu dès lors que les filiales des banques étrangères situées en France seraient soumises aux mêmes obligations que les banques françaises. Pour l’essentiel en effet la réforme envisagée implique deux conséquences : la vérité des prix en ce qui concerne les coûts des opérations bancaires et les taux d’intérêt, le retour à l’État des profits résultant de la création de monnaie. Aucune d’elles n’implique l’application universelle de la réforme. En tout état de cause, c’est là un argument qui n’a jamais été avancé par les adversaires du plan de « 100%-Money» lors de sa discussion aux États-Unis.

Le plan de couverture intégrale des dépots

Dans son principe le plan de couverture intégrale des dépôts n’est pas fondamentalement nouveau. A la suite de la spéculation intense et alimentée par le crédit qui a précédé la crise de 1929, et de la Grande Dépression qui a suivi, un certain nombre d’économistes américains de l’Université de Chicago ,5 ont préconisé en 1933 un système de couverture intégrale des dépôts à vue, système dit de « 100 % money » dans les pays anglo-saxons. Cette proposition a été reprise en 1935 par Irving Fisher qui lui a consacré un livre entier, 100 % Money, où ses différents aspects y sont complètement discutés « . Après la guerre elle a été à nouveau défendue par différents auteurs dont Milton Friedman ( Monetary and Fiscal Framework for Economie Stability, 1948) « . En France, l’idée a été soutenue par Pierre Cauboue (Philosophie de la banque, 1937) ‘* et par l’auteur du présent ouvrage {Économie et intérêt, 1947) « . L’argumentation essentielle en faveur de ce plan a été excellemment résumée par Irving Fisher :

« La proposition de  » 100% money  » — de porter le taux de couverture des dépôts à vue de 10%, ou à peu près, à 100% — peut apparaître étonnante à première vue. Mais c’est un fait historique que, dans les premiers temps du système des dépôts bancaires, une couverture à 100% des dépôts en monnaie de base était exigée.

« Le fait de faire revivre maintenant l’ancien système de couverture intégrale des dépôts, avec les réajustements impliqués par les conditions d’aujourd’hui, empêcherait effectivement l’inflation et la déflation monétaire suscitées par notre système actuel, c’est-à-dire stopperait effectivement la création et la destruction irresponsables de monnaie par nos milliers de banques commerciales qui agissent aujourd’hui comme autant d’instituts privés d’émission. Pour ces raisons, et d’autres encore, un système de  » 100% money  » présenterait un grand avantage, même pour les banquiers…

« Le plan est si simple qu’il peut être complètement exposé en quelques pages ; mais il affecterait la structure bancaire d’aujourd’hui, si complexe, et ses relations avec les affaires, de tant de manières que sa très grande simplicité et sa très grande portée soulèvent une multitude de questions dans les esprits de ceux qui sont familiers avec le système actuel bien plus compliqué… « L’essence du plan « 100% money  » est de rendre la monnaie indépendante des prêts, c’est-à-dire de séparer le processus de création et de destruction de monnaie du processus de prêt aux affaires. Un sous-produit tout à fait incident serait de rendre l’activité bancaire plus sûre et plus profitable ; mais de loin le résultat le plus important serait de prévenir les grands  » booms  » des affaires et les profondes dépressions en mettant fin aux inflations et aux déflations chroniques qui ont toujours constitué la grande calamité de l’évolution économique de l’humanité et qui ont été généralement suscitées par le système bancaire…

« Je suis arrivé à la conviction que ce plan, convenablement élaboré et appliqué, constitue incomparablement la meilleure proposition qui ait jamais été faite pour résoudre, rapidement et durablement, le problème des dépressions, car il supprimerait la principale cause à la fois des  » booms  » et des dépressions, savoir l’instabilité des dépôts à vue, liés, comme ils le sont maintenant, aux prêts bancaires.»

Cependant, quelle que soit sa valeur, le plan de l’École de Chicago néglige complètement la monétisation de tous les actifs des banques et des intermédiaires financiers autres que ceux correspondants aux dépôts à vue et il ne saurait être considéré comme suffisant pour faire disparaître les défauts majeurs du système actuel du crédit.

La conclusion essentielle de l’argumentation d’Irving Fisher, c’est la nécessité de séparer la création monétaire de l’activité de prêts. Cependant, la couverture intégrale des dépôts à vue ne saurait suffire pour assurer cette séparation et là se trouvait le défaut essentiel du plan de l’École de Chicago et d’Irving Fisher. Pour la réaliser il convient de dissocier complètement les deux activités de banques de dépôts et de  banques de prêts, ainsi qu’il a été indiqué. En fait, la répartition de l’activité bancaire actuelle entre deux sortes d’établissements tout à fait indépendants est une condition indispensable pour assurer une dissociation effective de la création monétaire et du négoce des promesses de payer.

En tout état de cause, l’argumentation d’Irving Fisher se fondait pour l’essentiel sur la considération des fluctuations conjoncturelles. Ce n’est pas là le seul argument à considérer. Du point de vue de cet ouvrage la répartition des revenus représente un élément d’une importance majeure.

La création de monnaie de base

Le projet de réforme qui vient d’être analysé concerne uniquement la structure des activités bancaires de dépôts et de prêts. Mais l’attribution à l’État et à l’État seul, du droit de créer de la monnaie et d’en percevoir les avantages ne signifie pas que la poursuite des errements actuels de la politique monétaire de l’État soit souhaitable.

Il serait en fait essentiel que la création de monnaie de base et son utilisation pour les dépenses de l’État soient soumises à un contrôle parlementaire effectif. La gestion des comptes courants postaux devrait être transférée aux banques de dépôt dont l’activité serait désormais limitée à l’exécution des encaissements et des paiements pour le compte de leurs clients. Les fonds drainés par les Caisses d’Épargne devraient être utilisés pour le financement d’investissements productifs de manière à assurer aux déposants une sécurité en valeur réelle. Dans tous ces domaines le principe général devrait être l’abandon des pratiques malsaines actuelles et la gestion des finances publiques dans des conditions de simplicité et de transparence rendant possible un contrôle efficace du parlement et de l’opinion publique. D’une manière générale la politique monétaire devrait faire l’objet d’une loi cadre définissant ses objectifs et ses conditions d’application sous le contrôle du parlement.

Le volume de la monnaie de base devrait être augmenté chaque année à une allure régulière de manière à assurer une croissance du niveau moyen des prix de l’ordre de 2 % par an. A cet effet le taux d’accroissement de la monnaie de base pourrait être fixé chaque année par la loi à une valeur égale au taux d’accroissement du produit national brut réel majoré de 2%..

Le sens de cette proposition est de fixer le rythme de la création de monnaie à un niveau suffisant pour permettre l’expansion en termes réels du produit national brut, ce niveau étant calculé avec une marge inflationniste modérée de 2 % par an. Cette disposition permettrait de ne jamais freiner l’expansion et d’assurer constamment une demande globale suffisante pour assurer l’écoulement effectif de la production à des prix lentement croissants .

Vue d’ensemble

L’ensemble de l’analyse qui précède soulève trois ordres de questions :

— Le fonctionnement actuel du mécanisme du crédit peut-il, ou non, être considéré comme satisfaisant? La distribution plus ou moins aveugle à une foule de parties prenantes des profits provenant de la création monétaire est-elle, ou non, justifiée ? Quelle est l’importance des profits ainsi distribués relativement au revenu national ?

— Si l’on juge ce fonctionnement indésirable, quelle réforme conviendrait-il de mettre en place? Quelles ressources l’État pourrait-il ainsi s’assurer relativement au revenu national au regard de l’expansion monétaire considérée comme souhaitable ?

— Une nouvelle organisation institutionnelle du crédit étant jugée désirable, comment envisager la transition de la situation actuelle à cette nouvelle organisation ?

C’est à ces questions qui, de toute façon, se posent à notre société, que j’ai tenté de donner des éléments de réponse. Si les mesures proposées étaient mises en œuvre, il n’y aurait plus d’inflation ni de récession notables ; il y aurait une croissance régulière du produit national brut réel, et cette croissance serait la croissance maximale compatible avec l’ensemble des autres données de l’économie. La masse monétaire serait toujours plus que suffisante pour permettre l’expansion du produit national brut réel, puisque son taux d’accroissement serait toujours supérieur de 2 % au taux de croissance du produit national brut réel. Il ne pourrait non plus y avoir d’inflation notable puisque l’accroissement de la masse monétaire ne dépasserait jamais plus de 2 % l’accroissement du produit national brut réel. Il y aurait une expansion régulière dans un régime en équilibre dynamique, la vitesse de circulation de la monnaie restant, dans de telles conditions, pratiquement constante.

Non seulement les réformes proposées répondent à tous les enseignements que l’on peut dégager de tous les éléments connus de l’histoire monétaire au cours des derniers siècles, mais ces réformes constituent l’aboutissement naturel de toutes les analyses de la dynamique monétaire qui ont été effectuées dans ces cent dernières années. Elles ont pour objet essentiel d’assurer à la fois le plein emploi, la croissance, une stabilité modérée des prix et l’équité de la répartition des revenus. L’objectif fondamental de ces propositions est double. Il est tout d’abord d’assurer l’équité de la répartition des revenus. Il est en second lieu de régulariser la croissance économique en évitant tout aussi bien les « surchauffes » inflationnistes que les coups de frein déflationnistes qui en sont la conséquence inévitable et qui se succèdent périodiquement pour le plus grand dommage de l’économie.

Je ne me dissimule en aucune façon le caractère révolutionnaire des propositions qui précèdent dans la mesure où elles aboutissent à dessaisir les grands organismes de crédit de la possibilité de créer de la monnaie scripturale, c’est-à-dire du droit de battre monnaie, et à réserver à l’État seul le droit de créer de la monnaie à une allure déterminée.

Sans doute ces propositions ne peuvent que susciter l’opposition de puissants intérêts et aller à rencontre de nombreux préjugés, mais il est certain que les mécanismes actuels du crédit reposent sur des bases pour une très grande part irrationnelles, dont l’origine historique est tout à fait empirique, qui n’ont cessé de se révéler très dommageables, et qui n’ont jamais été pensées très sérieusement, sauf par une minorité d’économistes, et cela aussi bien en France que dans les autres pays d’Europe occidentale et aux États-Unis.

Le principe essentiel du crédit et de la génération de la monnaie bancaire repose essentiellement sur la possibilité de prêter de l’argent qu’on ne possède pas ; c’est ce qui explique ses « miracles », et c’est ce qui en constitue à la fois l’irrésistible attrait et la très grande fragilité.

Toutes les crises monétaires du dix-neuvième siècle ont dérivé de cette situation. La grande crise des années trente aux États-Unis a eu pour cause essentielle un accroissement incontrôlé et déraisonnable du crédit et de l’endettement sur des bases fragiles. Il en a été de même de toutes les crises monétaires de ces dernières années. La situation économique actuelle des États-Unis (si prospère qu’elle puisse apparaître, et si sage qu’ait été dans l’ensemble la politique monétaire américaine de ces dernières années, si on la compare à la politique monétaire française), est pour les mêmes raisons potentiellement instable. De même encore la prolifération des euro-dollars a mené l’ensemble du monde occidental à une situation extrêmement dangereuse. Pour la France l’inflation a été constamment alimentée et permise, sinon suscitée, par le mécanisme du crédit.

En fait, si au cours du dix-neuvième siècle tant de crises financières sont survenues, et si au vingtième siècle tant de désordres monétaires se sont constatés et continuent d’être constatés, c’est qu’il doit y avoir à cela quelque raison. Cette raison, c’est que les hommes ont jusqu’ici insuffisamment réfléchi sur le rôle de la monnaie dans la vie de nos sociétés et sur les modalités suivant lesquelles la monnaie est créée au gré des contingences conjoncturelles et des intérêts particuliers, alors que cette création constitue certainement un des facteurs majeurs qui conditionnent leur vie économique et politique et qu’elle doit relever d’une politique consciente et rationnelle de l’État. Sur le plan national comme sur le plan international les principes fondamentaux sur lesquels repose le système monétaire doivent être entièrement repensés (Note :  La réforme du système du crédit qui a été définie dans ce chapitre n’a naturellement rien de commun avec le projet de nationalisation du secteur bancaire du Programme Commun de gouvernement de l’Union de la Gauche. La réforme proposée ici a en effet pour objet d’attribuer à l’État et à l’État seul le privilège de la création de monnaie et les profits correspondants. Mais quant aux activités des banques de dépôts et de prêts telles qu’elles ont été définies elles seraient entièrement exercées par le secteur privé)

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Note 1 (note 10 dans l’édition 1977, pages 319/320) :

L’examen détaillé des mesures à prendre pour assurer la transition de la situation actuelle à la nouvelle organisation du crédit sort naturellement du cadre restreint de cet ouvrage. Les seules questions à résoudre sont des questions techniques qui ne soulèvent aucune difficulté de principe. Qu’il suffise ici d’en souligner les aspects essentiels.

— La mise en place de la réforme suppose tout d’abord que toute banque qui actuellement a la double activité de dépôts et de prêts opte entre l’activité de banque de dépôts et l’activité de banque de prêts.

—  Dés la date fixée comme départ de la réforme, les banques de prêts cesseraient toute activité de paiement ou d’encaissement pour le compte de leurs clients dont les dépôts seraient transférés dans les banques de dépôts de leur choix. A partir de la même date, les banques de dépôts continueraient de gérer les prêts antérieurement consentis, mais elles ne consentiraient aucun nouveau prêt.

—  A cette même date, la Banque de France, agissant pour le compte du Trésor, consentirait à l’ensemble du secteur bancaire un prêt d’un montant global à l’excès de la masse monétaire M sur la monnaie de base B à cette date. Ce prêt serait réparti entre les banques de dépôts et de prêts de telle sorte de tous les dépôts à vue et tous les dépôts dont le terme est de moins de trois mois soient intégralement couverts par de la monnaie de base. Les dépôts à terme dont le délai d’échéance est de moins de trois mois seraient transformés en dépôts à vue.

— Tous les dépôts à vue détenus par des banques de prêts seraient transférés avec leur contrepartie en monnaie de base dans des banques de dépôts au choix des clients.

— Les avances effectuées par la Banque de France aux banques de dépôts pour leur permettre d’assurer la couverture intégrale de leurs dépôts en monnaie de base porteraient intérêt au bénéfice du Trésor, le taux d’intérêt étant progressivement élevé au taux des obligations de premier rang diminué de 2%.

— A mesure que les prêts antérieurement consentis à leurs clients par les banques de dépôts leur seraient remboursés par leurs clients, elles en reverseraient les montants à la Banque de France en remboursement des avances reçues de sa part. La Banque de France serait ainsi en mesure de les reprêter à long terme aux banques de prêts de manière à ce qu’elles puissent faire face à toute les nouvelles demandes d’emprunts à court, à moyen et à long terme.

— Au total on voit ainsi que par de simples transferts de banques à banques on passerait dans un délai relativement bref à une situation où la totalité des dépôts serait gérée par les banques de dépôts avec une couverture intégrale de leurs dépôts en monnaie de base et où la totalité des prêts serait gérée par les banques de prêts.

Lorsque tous les prêts antérieurement consentis par les banques de dépôts et les banques de prêts leur auraient été remboursés par leurs clients, le passif de l’ensemble des banques de dépôts serait égal au montant global des dépôts à vue et il serait compensé à l’actif par un montant égal en monnaie de base (billets et pièces, et dépôts à la Banque de France) correspondant aux dépôts de leurs clients. Le passif des banques de prêts serait constitué par les emprunts qu’elles auraient fait soit à la Banque de France, soit au public ; leur actif serait constitué par les créances correspondant aux prêts qu’elles auraient consenti à des termes plus courts à leurs clients.

_______________

Note 2:

Le taux d’augmentation de la monnaie de base pourrait être fixé chaque trimestre, sa valeur étant égale au taux d’augmentation du produit national brut réel le trimestre précédent majoré de 0,25 %.

Comme je l’indiquais en 1967, cette proposition est analogue à celle de Milton Friedman, qui propose de fixer le taux d’expansion de la masse monétaire à 4 % par an (A Program for Moneta-ry Stability, pp. 90 et 100). Mais en fixant le taux d’accroissement de la masse monétaire à une valeur indépendante du taux d’accroissement du volume de la production Milton Friedman introduit une rigidité peu désirable.

Milton Friedman a montré de manière convaincante que dans la plupart des cas les interventions des autorités monétaires américaines ont joué à contresens (voir son très intéressant ouvrage : A Monetary History of the United States, 1867-1960, National Bureau of Economie Research, 1963). La même démonstration pourrait sans doute être faite en ce qui concerne l’action des autorités monétaires françaises au cours du dernier siècle.


lettre ouverte adressée par Maurice Allais à Monsieur Jacques MYARD

16 octobre 2010

Le texte des pages suivantes (42 pages) est la reproduction, avec l’autorisation de l’auteur, d’une lettre ouverte adressée par Maurice Allais à Monsieur Jacques MYARD, Député des Yvelines

Maurice Allais et les Editions Clément Juglar l’ont développée sous forme d’un livre publié en décembre 2005
62 avenue de Suffren, 75015 Paris – Tél 01 45 67 58 06

clementjuglar@auxam.fr

181 pages – Prix: 19 €uros + port

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L’EUROPE EN CRISE

QUE FAIRE ?

Réponses à quelques questions

POUR UNE AUTRE EUROPE

SOMMAIRE

PRESENTATION ……………………………… 3

I.- La création de l’Euro est-elle justifiée ? ……. 4

II.- L’Organisation politique de l’Europe ..  …. 5

III.- Les effets destructeurs de la Mondialisation 10

IV.- La nécessaire Préférence Communautaire … 15

V.- De profondes réformes …………  …………….. 21

Epilogue ……………………  …………………….. 28

ANNEXES

I.- Evolution comparée du Produit Intérieur
Brut Réel par Habitant, France • Etats-Unis
1950 – 2004 …………  …………………… ………..
29

II.- Protection tarifaire ou protection
contingentaire
………….  ………………………… 34

III.- Une législation obscurantiste …..  ……. 39

REFERENCES ……………………..  …………….. 41

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PRESENTATION

Au nom des députés gaullistes, membres de l’UMP, qui ont voté non au Référendum du 29 mai 2005 sur le Traité Constitutionnel Européen, et regroupés dans le Cercle « Les Républicains », Monsieur JACQUES MYARD, Député des Yvelines, Président du Cercle « Nation et République » m’a demandé de répondre à quelques questions susceptibles d’éclairer les enjeux économiques et politiques européens dans leur contexte mondial lors des universités de rentrée de Dourdan les 9 et 10 septembre 2005.

LES QUESTIONS POSÉES

Les questions posées sont les suivantes :

1.- L’Euro vous paraît-il être un facteur de développement indispensable pour l’Europe ?

2.- Quelle devrait-être, selon vous, l’organisation politique du continent européen ?

3.- L’Europe a favorisé l’émergence d’une mondialisation sans barrière. N’a-t-elle pas aussi concouru à l’accroissement de ses difficultés économiques ?

4.- La Mondialisation est très certainement inéluctable en termes techniques, mais quelles devraient être, selon vous, les mesures à mettre en œuvre à fin de contrer ses effets négatifs ?

5.- Quelle politique économique devrait privilégier le gouvernement français pour relancer l’économie de la nation ?

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Allais: la rupture de 1974

13 octobre 2010

Extraits du livre de Maurice Allais (ed Clément Juglar 2007)

« La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance »

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1974 ; UNE ANNÉE DE RUPTURE

L’année 1974 apparaît comme une année de rupture entre la période 1950-1974 de prospérité continue et la période 1974-1997 essentiellement marquée par une croissance massive du chômage, une diminution considérable des effectifs industriels, et une très forte réduction de la croissance.

La rupture de l’année 1974 peut être illustrée par quelques graphiques très significatifs représentant respectivement les évolutions de 1950 à 1997 du chômage au sens du BIT, du sous-emploi total (qui tient compte du traitement social du chômage), de leurs taux par rapport à la population active, des emplois dans l’industrie et de leur pourcentage dans la population active, et du produit intérieur brut réel global et par habitant.

La représentation correspond à la période 1950-1997 et à la situation telle qu’elle se constate au début de 1999 au regard des données statistiques effectivement disponibles.

On constate que les nouveaux points représentés en gras se placent effectivement au voisinage des tendances calculées en 1994 et correspondant à la période 1974-1993. Le plus souvent les nouveaux points se placent presque exactement sur les tendances calculées en 1994.

En fait, les tendances des périodes antérieure et postérieure à 1974 sont profondément différentes.

La période 1974-1997 est marquée par la destruction des emplois, la destruction de l’industrie, et la destruction de la croissance.

Le chômage au sens du BIT

Sur le Graphique I représentatif de 1950 à 1993 du chômage C au sens du BIT la Cassure de 1974 apparaît particulièrement nette au regard de l’évolution locale observée de 1950 à 1974 et représentée par l’interpolation parabolique en traits fins

De 1950 à 1974 le nombre de chômeurs au sens du BIT a crû de 340 à 630 mille en passant par un minimum de l’ordre de 180 mille aux environs de 1957.

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Contre le mondialisme, vive le protectionnisme !

13 octobre 2010

Maurice Allais : « Contre le mondialisme, vive le protectionnisme ! »

Le 11 octobre 2010 – par François Ruffin

Tous les journaux, toutes les radios mentionnaient ce lundi matin le décès de Maurice Allais. Mais où est paru le seul entretien avec le seul Prix Nobel français d’économie ? Dans Fakir, au printemps 2008. C’est dire si, hormis une tribune sur Marianne 2, ses positions protectionnistes étaient marginalisées. Alors que l’Express, Libération, Le Monde, etc. l’auraient encensé, placé à leur Une, s’il avait défendu le libre-échange.
Nous n’encenserons pas Maurice Allais – cet homme venu de la droite, qui avait défendu l’Algérie française, hostile à l’immigration. Nous lui rendons néanmoins la parole sur son terrain, l’économie.
Un entretien relu et approuvé par ses soins.
Le journal Fakir est un journal papier, en vente chez tous les bons kiosquiers ou sur abonnement. Il ne peut réaliser des enquêtes, des reportages, que parce qu’il est acheté.

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Monsieur Maurice Allais, vous êtes rangé parmi les économistes libéraux. Vous vous réclamez je pense de ce courant. Votre nom est régulièrement associé – à tort ou à raison – à ceux de Friedrich Hayek ou de Milton Friedman. Et pourtant, depuis une quinzaine d’années maintenant, vous menez – je vous cite – « le combat passionné d’un homme de science contre la mondialisation »…

Maurice Allais : L’idéologie que j’appelle « libre-échangiste mondialiste » a déjà fait d’innombrables victimes dans le monde entier. Pour une raison simple, empiriquement vérifiée : la mondialisation généralisée des échanges, entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents, entraîne finalement partout, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. Or, cette mondialisation n’est ni inévitable, ni nécessaire, ni souhaitable.

D’où vous vient cette conviction ?

Maurice Allais : Cette certitude naît d’une simple observation, ce que je nomme « la cassure de 1974 ».
Sur la période 1974-1997, le taux de chômage au sens du BIT est passé de 2,84 % à 12,45 %, soit un accroissement de 1 à 4,4. De même, le taux de sous-emploi est passé de 3,39 % à 23,6 %, soit un accroissement de 1 à 7. Or, à partir de graphiques, d’analyses statistiques, on doit relier cette crise de l’emploi à un changement brutal intervenu en 1974.
Entre 1955 à 1974, les effectifs dans l’industrie s’étaient accrus d’environ un million, soit 50 000 par an – avec un pourcentage d’emplois industriels dans la population active qui restait constant et stable, aux alentours de 28 %. Entre 1974 et 1993, en revanche, ces effectifs ont décru d’environ 1 700 000, soit 90 000 par an – et le taux d’emplois industriels a fortement diminué, de 28 % à 17 %.

Vous parlez de l’industrie. Mais on est passés, désormais, à une « économie de services »…

Maurice Allais : Qui envisagerait comme un objectif raisonnable pour la France une destruction progressive de son industrie, même compensée par un développement massif des activités du commerce et du tourisme ? Quand on examine l’histoire des civilisations, aucune d’entre elles n’a pu exister ou survivre que dans la mesure où elle s’appuyait sur une industrie.

Mais quel lien faites-vous entre cette cassure, cette casse de l’industrie et la mondialisation ?

Maurice Allais : Certains prétendent expliquer la cassure de 1974 par le choc pétrolier, ou par les incidences des Accords de Grenelle en mai 1968, ou par le remplacement du SMIG par le SMIC. Mais en fait, une seule cause peut et doit être considérée comme le facteur majeur et déterminant des différences constatées entre avant 1974 et après 1974 : la libéralisation des échanges extérieurs par l’Organisation de Bruxelles.
Dans un tel contexte, plus les minima de salaires sont élevés, et plus les importations en provenance des pays à bas salaires sont favorisées. Or, ces pays représentent aujourd’hui des milliards d’hommes. Leur compétition dans un monde de libre-échange ne peut qu’entraîner, inexorablement, dans les pays développés, un nivellement des salaires vers le bas et une explosion du sous-emploi.
Cette opinion relève du sens commun, et elle apparaîtra aux lecteurs comme une banalité. Mais il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Et tel semble bien, aujourd’hui, le comportement des dirigeants – politiques, économiques, médiatiques : ils ne veulent ni voir ni entendre.

Que des secteurs industriels, hier la sidérurgie, le textile, la plasturgie, aujourd’hui la métallurgie, la chimie, disparaissent à cause des pays à bas coût de main d’œuvre, soit. Mais dans le même temps, on exporte davantage aussi…

Maurice Allais : Naturellement ces importations sont compensées en valeur par des exportations. Mais globalement, des emplois sont détruits à cause de la structure très différente des importations et des exportations : dans les produits qu’on importe se trouve beaucoup de travail peu qualifié, tandis que dans les produits qu’on exporte se trouve peu de travail très qualifié. La balance commerciale est indépendante de la balance sociale.

Vous dites : « Plus les minima de salaires sont élevés, et plus les importations en provenance des pays à bas salaires sont favorisées ». Pour conserver des emplois peu qualifiés, il faudrait, alors, diminuer le coût du travail ?

Maurice Allais : On nous le répète. On nous dit par exemple que tout est très simple : si l’on veut supprimer le chômage, il suffit d’abaisser les salaires. Mais personne ne nous dit quelle devrait être l’ampleur de cette baisse, ni si elle serait effectivement réalisable sans mettre en cause la paix sociale. Que depuis tant d’années de grandes organisations internationales comme l’OCDE, l’OMC, le FMI, ou la Banque Mondiale puissent préconiser une telle solution est tout simplement atterrant.
On aperçoit alors l’impasse. La mondialisation des échanges mène soit à un chômage accru s’il y a rigidité des salaires, soit à une inégalité accrue s’il y a flexibilité des salaires.

Cette mondialisation, en même temps, elle profite à tous. Il suffit de remplir son chariot au supermarché…

Maurice Allais : C’est vrai. Les partisans du libre-échange soulignent que grâce aux délocalisations et aux importations en provenance des pays à bas salaires, jamais les prix dans les hypermarchés n’ont été aussi bas. Mais c’est oublier que les consommateurs ne sont pas seulement des acheteurs. Ils sont également des producteurs qui gagnent leur vie et qui paient des impôts.
En tant que consommateurs, ils peuvent acheter des produits meilleur marché. Mais pour ces consommateurs, la contrepartie réelle de ces importations à bas prix est finalement la perte de leur emploi ou la baisse de leurs salaires, et des impôts accrus pour couvrir le coût social du chômage et de la politique de l’emploi.
C’est également oublier que les consommateurs sont aussi des citoyens habitant dans les agglomérations urbaines, et qu’au fur et à mesure que le chômage et la pauvreté générés par la mondialisation augmentent, l’insécurité et l’instabilité des banlieues s’accroissent.
On voit alors que les effets de cette idéologie libre-échangiste, aussi funeste qu’erronée, ne se bornent pas au développement massif du sous-emploi. Ils se sont traduits également par un accroissement des inégalités, par une destruction progressive du tissu industriel français, par un déséquilibre de toute la société.
Cette invocation du « consommateur », de son bénéfice supposé, sert à masquer d’autres intérêts. Car les groupes dirigeants de l’économie sont devenus de plus en plus riches alors que les pauvres sont devenus de plus en plus pauvres.

Comment expliquer, alors, que cette « idéologie libre-échangiste erronée » domine tant ? Que rares soient les intellectuels, et encore plus rares les économistes, à la dénoncer ?

Maurice Allais : Une citation de Wells pourrait suffire : « Cette coutume qu’ont les hommes de se refuser à émettre des jugements critiques sur les points fondamentaux est un des plus grands dangers qui menacent, d’une façon générale, les facultés humaines de compréhension. »
Toute la Construction européenne et tous les traités relatifs à l’économie internationale (l’Accord Général sur les Tarifs douaniers et le Commerce, la Convention relative à l’Organisation de Coopération et de Développement Economique, etc.) ont été viciés à leur base par une proposition enseignée et admise sans discussion dans toutes les universités américaines – et à leur suite dans toutes les universités du monde entier :
« Le fonctionnement libre et spontané des marchés conduit à une allocation optimale des ressources. »
C’est là l’origine et le fondement de toute la doctrine libre-échangiste. Son application aveugle et sans réserve à l’échelle mondiale n’a fait qu’engendrer partout désordres et misères.
On pourrait conclure avec une autre citation, de Keynes cette fois : « Les idées exprimées ici sont extrêmement simples et devraient être évidentes. La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, elle est d’échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit des personnes ayant reçu la même formation que la plupart d’entre nous. »

Mais à quelles « idées nouvelles », par exemple, vous songez ?

Maurice Allais : Au protectionnisme, qui n’est pas une idée ancienne mais neuve.

Le protectionnisme est généralement associé à l’isolationnisme, au nationalisme, à l’autarcie…

Maurice Allais : D’abord, une libéralisation totale des échanges et des mouvements de capitaux ne me paraît possible, souhaitable, que dans le cadre d’ensembles régionaux groupant des pays au développement économique et social comparable.
Ensuite, pour toute organisation régionale – et je pense bien sûr ici à l’Europe –, le choix n’est pas entre l’absence de toute protection et un protectionnisme isolant totalement l’économie de l’extérieur. Il est dans la recherche d’un système qui permette de bénéficier d’une concurrence effective et des avantages de nombreux échanges avec l’extérieur, mais qui protège également l’économie communautaire contre tous les désordres et les dysfonctionnements qui caractérisent chaque jour l’économie mondiale.

Concrètement, comment vous imaginez cela ?

Maurice Allais : Un objectif raisonnable serait que par des mesures appropriées et pour chaque produit ou groupe de produits un pourcentage minimal de la consommation communautaire soit assuré par la production communautaire. La valeur moyenne de ce pourcentage pourrait être de 80 %. C’est là, au regard de la situation actuelle, une disposition fondamentalement libérale.

On vous traitera d’utopiste, ou de fou, tellement vous allez a contrario du fonctionnement des institutions internationales !

Maurice Allais : Tôt ou tard, les faits finiront par l’emporter, mais probablement dans les plus mauvaises conditions. Plus on attendra, et plus les obstacles seront difficiles à surmonter.
Il faut, de toute nécessité, remettre en cause les politiques mises en œuvre par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Et il est nécessaire de réviser les traités fondateurs de l’Union Européenne tout particulièrement quant à l’instauration d’une préférence communautaire. La politique commerciale de Bruxelles a peu à peu dérivé vers une politique mondialiste libre-échangiste, contradictoire avec l’idée même de la constitution d’une véritable Communauté Européenne. Cette hâte pour réaliser une Europe mal définie, sans institutions appropriées, sans objectifs précis, est fondamentalement malsaine. Elle ne peut que mener à des situations économiquement et politiquement intenables.
Hayek lui-même l’énonçait, au sortir de la seconde guerre mondiale : « Rien n’a sans doute tant nui à la cause libérale que l’insistance butée de certains libéraux sur certains principes massifs, comme avant tout la règle du laissez-faire. »

Vous dénoncez le « libre-échangisme », ou le « mondialisme », et votre recours au « -isme » signale une idéologie, à la fois forgée par des intellectuels et qui devient réalité grâce à une volonté politique. En général, on parle plutôt de « mondialisation », et ça apparaît alors comme une fatalité. Comme la loi de la gravité, ou comme la pluie, on ne peut pas lutter contre « la mondialisation »…

Maurice Allais : L’histoire n’est pas écrite, et je ne vois dans ce processus aucune fatalité. C’est en fait de l’évolution des opinions publiques, c’est du poids relatif des forces politiques, que dépendent les changements de politique réalistes qui nous sauveront du désastre et détermineront notre avenir.
Et si j’insiste sur le « -isme », c’est que je dresse un parallèle. Les perversions du socialisme ont entraîné l’effondrement des sociétés de l’Est. Mais les perversions laissez-fairistes mènent à l’effondrement des sociétés occidentales.
En réalité, l’économie mondialiste qu’on nous présente comme une panacée ne connaît qu’un seul critère, « l’argent ». Elle n’a qu’un seul culte, « l’argent ». Dépourvue de toute considération éthique, elle ne peut que se détruire elle-même.
______________________________

La fabrication de cet entretien
Maurice Allais ne donne pas d’entretien aux journalistes. Pour ne pas perdre de temps avec des Monsieur Jourdain qui font du « mondialisme » sans le savoir. Donc, quand j’ai envoyé un courriel à son secrétariat, quand je l’ai appelé chez lui, il a refusé. Ou alors, il fallait procéder autrement. Indirectement :
Primo, que je lise ses livres (j’avais commencé). Secundo, que je rédige mes questions, mais aussi ses réponses : en recopiant des passages de ses ouvrages. Tertio, que je lui adresse le texte et qu’il valide ou non. Ca réclamait plus de boulot que de tenir un micro…
Je me suis attelé à la tâche et des semaines plus tard il a validé. Il en était même très content, je crois. Je craignais qu’il chipote sur la moindre virgule, que le texte fasse cent allers-retours, qu’il se montre scientifiquement sourcilleux. Mais non. Au contraire. Du premier coup. Maurice Allais m’a appelé, ravi, enchanté, jamais on a respecté ainsi ses idées, etc. Il va envoyer le fichier à tous ses amis. Il m’a donné son quitus pour une publication. Mais où ? C’est ainsi que le seul entretien avec le seul prix Nobel d’économie français a terminé dans Fakir : voilà qui en dit long sur la censure dans le débat économique. Le libre-échange est élevé au rang de dogme, intouchable. Un symbole de la fermeture idéologique de médias qui, bien sûr, ne font pas d’idéologie…
Les propos cités dans l’entretien sont donc, pour l’essentiel, extraits de deux livres :
La Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance (éd. Clément Juglar, 2007).
L’Europe en crise. Que faire ? (éd. Clément Juglar, 2005).

(article publié dans Fakir N°40, mars 2009)


La crise financière mondiale

28 janvier 2010
« L’économie mondiale tout entière repose aujourd’hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile. Jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s’était constatée. Jamais sans doute il n’est devenu plus difficile d’y faire face. Jamais sans doute une telle instabilité potentielle n’était apparue avec une telle menace d’un effondrement général. » En 1998, le prix Nobel d’économie Maurice Allais tirait les conclusions de la grave crise financière qui venait de frapper l’Asie. Aujourd’hui, cette analyse de l’instabilité de la mondialisation financière carburant au crédit s’avère prémonitoire.
Publié à l’origine en octobre 1998 dans le Figaro à l’occasion de la crise asiatique, ce texte a été ensuite repris dans l’ouvrage « La crise mondiale d’aujourd’hui », paru en 1999. Nous reproduisons ici un extrait où Maurice Allais décrit les causes de la crise financière qui préfigurait celle que nous connaissons aujourd’hui.

Maurice Allais, La crise mondiale d’aujourd’hui, 1999

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Contre les tabous indiscutés – (Marianne 05/12/09)

16 décembre 2009

Lettre aux Français

Le cri d’alarme du seul prix Nobel d’économie français :

CONTRE LES TABOUS INDISCUTÉS

par Maurice allais

Marianne n°659, 5 décembre 2009.

Le point de vue que j’exprime est celui d’un théoricien à la fois libéral et socialiste. Les deux notions sont indissociables dans mon esprit, car leur opposition m’apparaît fausse, artificielle. L’idéal socialiste consiste à s’intéresser à l’équité de la redistribution des richesses, tandis que les libéraux véritables se préoccupent de l’efficacité de la production de cette même richesse. Ils constituent à mes yeux deux aspects complémentaires d’une même doctrine. Et c’est précisément à ce titre de libéral que je m’autorise à critiquer les positions répétées des grandes instances internationales en faveur d’un libre-échangisme appliqué aveuglément.

Le fondement de la crise : l’organisation du commerce mondial


La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme » , dénonciation absurde à chaque fois qu’elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d’être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j’ai par le passé nommé “des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années » (1). Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres. Inversement, parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l’actuelle crise : l’organisation du commerce mondial, qu’il faut réformer profondément, et prioritairement à l’autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire.

Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorance de l’économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes : il en existe certains de néfastes, tandis que d’autres sont entièrement justifiés. Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n’est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C’est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d’avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c’est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l’Europe. Il suffit au lecteur de s’interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres – si ce n’est des écarts plus importants encore – pour constater que la concurrence n’est pas viable dans la grande majorité des cas. Particulièrement face à des concurrents indiens ou surtout chinois qui, outre leur très faible prix de main-d’œuvre, sont extrêmement compétents et entreprenants.

Il faut délocaliser Pascal Lamy !

Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m’apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d’aggravation de la situation sociale. À ce titre, elle constitue une sottise majeure, à partir d’un contresens incroyable. Tout comme le fait d’attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l’ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l’arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. Comme je l’ai précédemment indiqué, nous faisons face à une ignorance criminelle. Que le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ait déclaré : « Aujourd’hui, les leaders du G20 ont clairement indiqué ce qu’ils attendent du cycle de Doha : une conclusion en 2010 » et qu’il ait demandé une accélération de ce processus de libéralisation m’apparaît une méprise monumentale, je la qualifierais même de monstrueuse. Les échanges, contrairement à ce que pense Pascal Lamy, ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, ils ne sont qu’un moyen. Cet homme, qui était en poste à Bruxelles auparavant, commissaire européen au Commerce, ne comprend rien, rien, hélas ! Face à de tels entêtements suicidaires, ma proposition est la suivante : il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy, un des facteurs majeurs de chômage !

Plus concrètement, les règles à dégager sont d’une simplicité folle : du chômage résultent des délocalisations elles-mêmes dues aux trop grandes différences de salaires… À partir de ce constat, ce qu’il faut entreprendre en devient tellement évident ! Il est indispensable de rétablir une légitime protection. Depuis plus de dix ans, j’ai proposé de recréer des ensembles régionaux plus homogènes, unissant plusieurs pays lorsque ceux-ci présentent de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales. Chacune de ces « organisations régionales » serait autorisée à se protéger de manière raisonnable contre les écarts de coûts de production assurant des avantages indus a certains pays concurrents, tout en maintenant simultanément en interne, au sein de sa zone, les conditions d’une saine et réelle concurrence entre ses membres associés.

Un protectionnisme raisonné et raisonnable

Ma position et le système que je préconise ne constitueraient pas une atteinte aux pays en développement. Actuellement, les grandes entreprises les utilisent pour leurs bas coûts, mais elles partiraient si les salaires y augmentaient trop. Ces pays ont intérêt à adopter mon principe et à s’unir à leurs voisins dotés de niveaux de vie semblables, pour développer à leur tour ensemble un marché interne suffisamment vaste pour soutenir leur production, mais suffisamment équilibré aussi pour que la concurrence interne ne repose pas uniquement sur le maintien de salaires bas. Cela pourrait concerner par exemple plusieurs pays de l’est de l’Union européenne, qui ont été intégrés sans réflexion ni délais préalables suffisants, mais aussi ceux d’Afrique ou d’Amérique latine.

L’absence d’une telle protection apportera la destruction de toute l’activité de chaque pays ayant des revenus plus élevés, c’est-à-dire de toutes les industries de l’Europe de l’Ouest et celles des pays développés. Car il est évident qu’avec le point de vue doctrinaire du G20, toute l’industrie française finira par partir à l’extérieur. Il m’apparaît scandaleux que des entreprises ferment des sites rentables en France ou licencient, tandis qu’elles en ouvrent dans les zones à moindres coûts, comme cela a été le cas dans le secteur des pneumatiques pour automobiles, avec les annonces faites depuis le printemps par Continental et par Michelin. Si aucune limite n’est posée, ce qui va arriver peut d’ores et déjà être annoncé aux Français : une augmentation de la destruction d’emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l’industrie, mais tout autant dans l’agriculture et les services.

De ce point de vue, il est vrai que je ne fais pas partie des économistes qui emploient le mot « bulle ». Qu’il y ait des mouvements qui se généralisent, j’en suis d’accord, mais ce terme de « bulle » me semble inapproprié pour décrire le chômage qui résulte des délocalisations. En effet, sa progression revêt un caractère permanent et régulier, depuis maintenant plus de trente ans. L’essentiel du chômage que nous subissons —tout au moins du chômage tel qu’il s’est présenté jusqu’en 2008 — résulte précisément de cette libération inconsidérée du commerce à l’échelle mondiale sans se préoccuper des niveaux de vie. Ce qui se produit est donc autre chose qu’une bulle, mais un phénomène de fond, tout comme l’est la libéralisation des échanges, et la position de Pascal Lamy constitue bien une position sur le fond.

Crise et mondialisation sont liées

Les grands dirigeants mondiaux préfèrent, quant à eux, tout ramener à la monnaie, or elle ne représente qu’une partie des causes du problème. Crise et mondialisation : les deux sont liées. Régler seulement le problème monétaire ne suffirait pas, ne réglerait pas le point essentiel qu’est la libéralisation nocive des échanges internationaux, Le gouvernement attribue les conséquences sociales des délocalisations à des causes monétaires, c’est une erreur folle.

Pour ma part, j’ai combattu les délocalisations dans mes dernières publications (2). On connaît donc un peu mon message. Alors que les fondateurs du marché commun européen à six avaient prévu des délais de plusieurs années avant de libéraliser les échanges avec les nouveaux membres accueillis en 1986, nous avons ensuite, ouvert l’Europe sans aucune précaution et sans laisser de protection extérieure face à la concurrence de pays dotés de coûts salariaux si faibles que s’en défendre devenait illusoire. Certains de nos dirigeants, après cela, viennent s’étonner des conséquences !

Si le lecteur voulait bien reprendre mes analyses du chômage, telles que je les ai publiées dans les deux dernières décennies, il constaterait que les événements que nous vivons y ont été non seulement annoncés mais décrits en détail. Pourtant, ils n’ont bénéficié que d’un écho de plus en plus limité dans la grande presse. Ce silence conduit à s’interroger.

Un prix Nobel… téléspectateur

Les commentateurs économiques que je vois s’exprimer régulièrement à la télévision pour analyser les causes de l’actuelle crise sont fréquemment les mêmes qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n’avaient pas annoncé l’arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d’entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. Pour ma part, je n’étais pas convié sur les plateaux de télévision quand j’annonçais, et j’écrivais, il y a plus de dix ans, qu’une crise majeure accompagnée d’un chômage incontrôlé allait bientôt se produire, je fais partie de ceux qui n’ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu’ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j’ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j’assistais en téléspectateur le message que j’étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n’est venue d’aucune chaîne de télévision et ce durant des années.

Cette attitude répétée soulève un problème concernant les grands médias en France : certains experts y sont autorisés et d’autres, interdits. Bien que je sois un expert internationalement reconnu sur les crises économiques, notamment celles de 1929 ou de 1987, ma situation présente peut donc se résumer de la manière suivante : je suis un téléspectateur. Un prix Nobel… téléspectateur, Je me retrouve face à ce qu’affirment les spécialistes régulièrement invités, quant à eux, sur les plateaux de télévision, tels que certains universitaires ou des analystes financiers qui garantissent bien comprendre ce qui se passe et savoir ce qu’il faut faire. Alors qu’en réalité ils ne comprennent rien. Leur situation rejoint celle que j’avais constatée lorsque je m’étais rendu en 1933 aux États-Unis, avec l’objectif d’étudier la crise qui y sévissait, son chômage et ses sans-abri : il y régnait une incompréhension intellectuelle totale. Aujourd’hui également, ces experts se trompent dans leurs explications. Certains se trompent doublement en ignorant leur ignorance, mais d’autres, qui la connaissent et pourtant la dissimulent, trompent ainsi les Français.

Cette ignorance et surtout la volonté de la cacher grâce à certains médias dénotent un pourrissement du débat et de l’intelligence, par le fait d’intérêts particuliers souvent liés à l’argent. Des intérêts qui souhaitent que l’ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu’il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale.

Question clé : quelle est la liberté véritable des grands médias ? Je parle de leur liberté par rapport au monde de la finance tout autant qu’aux sphères de la politique.

Deuxième question : qui détient de la sorte le pouvoir de décider qu’un expert est ou non autorisé à exprimer un libre commentaire dans la presse ?

Dernière question : pourquoi les causes de la crise telles qu’elles sont présentées aux Français par ces personnalités invitées sont-elles souvent le signe d’une profonde incompréhension de la réalité économique ? S’agit-il seulement de leur part d’ignorance ? C’est possible pour un certain nombre d’entre eux, mais pas pour tous. Ceux qui détiennent ce pouvoir de décision nous laissent le choix entre écouter des ignorants ou des trompeurs.

Maurice Allais.

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(1) L’Europe en crise. Que faire ?, éditions Clément Juglar. Paris, 2005.

(2) Notamment La crise mondiale aujourd’hui, éditions Clément Juglar, 1999, et la Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique, éditions Clément Juglar, 1999.

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